Aujourd’hui, je viens vous parler de moi, de ma propre histoire. De ce que je vis au quotidien, de ce qui m’est arrivé hier, de ce qui ne devrait jamais se produire.

Hier, nous étions le 21 juin, premier jour de l’été, jour le plus long de l’année, soir de la fête de la musique. Je n’étais pas à Paris, j’étais chez moi, dans ma ville, là où je me sens plus en sécurité qu’à Paris parce qu’on m’accoste moins souvent, là où le monde est plus petit et où l’on croise facilement des personnes que l’on connaît. L’ambiance familière et joviale de la fête de la musique m’a séduite une année de plus, et j’ai donc proposé à l’une de mes amies très proches de m’accompagner.
Nous avons donc vogué, de groupes en groupes, écoutant d’une oreille lointaine les mélodies, appréciant peu je l’avoue le contact de tout ce monde… J’ai lancé un petit jeu, celui de compter le nombre de garçons qui nous aborderait. Pas pour nous en vanter. Pour constater à quel point le phénomène du « harcèlement de rue » est répandu, surtout quand on est deux filles seules – je m’écoeure moi-même en écrivant cela, comme si je leur donnais raison… En deux heures de temps, nous avons été accostées par vingt-trois garçons. Du « t’es bonne ! » au traditionnel « hé salut, tu viens boire un verre ? ». La palme revient à celui qui, une fois ses avances refusées, est passé de « t’es belle » à « nan, en fait, t’es moche ». Intelligence, maturité, oui vraiment, chapeau l’artiste. Je pourrais m’indigner tout de suite, mais là n’est pas le coeur de mon histoire.

Puisque ma copine n’a pas encore son permis, j’ai souhaité la ramener en voiture. Il était 00h30, et elle avait beau insister pour prendre le bus, je n’avais nullement envie de la laisser repartir. J’ai donc conduit jusqu’à chez elle, et me suis garée près de l’arrêt de bus auquel elle s’arrête habituellement. Sa peur de me déranger la pousse généralement à me demander de la déposer là, où elle n’a plus qu’une petite allée à traverser avant d’arriver jusque chez elle. Je me suis donc stationnée pour que nous puissions parler encore un peu avant de nous quitter, voilà plus de six mois que nous ne nous étions pas vues, nous avions énormément de choses à nous dire, comme vous pouvez l’imaginer.
C’est au bout de dix minutes que je l’ai remarqué. Un homme, la quarantaine, cigarette en bouche, qui passait au ralenti à côté de ma voiture, en nous fixant, nous dévisageant du regard. Des yeux très insistants, suffisamment pour nous mettre mal à l’aise. Mais nous étions dans ma voiture. Il ne faisait que passer. Une fois. Puis deux. En une minute d’intervalle. La même cigarette en bouche, toujours en nous fixant. C’est là que j’ai commencé à avoir peur. Puisque nous étions en sécurité dans ma voiture verrouillée, j’ai décidé d’aller me garer quelques 500m plus loin, pour pouvoir poursuivre notre conversation. A peine trente secondes plus tard, il est revenu. Toujours en train de marcher. Toujours en se rapprochant de nous. Toujours en nous fixant, en s’avançant, en repassant plusieurs fois. Alors, une fois de plus, j’ai mis la voiture en marche, et je suis allée me garer sur un parking près d’une salle de spectacle que je connais bien, pour y avoir dansé à plusieurs reprises. J’ai éteint les phares pour être plus discrète, pour qu’il ne nous voit pas. Il est arrivé au volant d’une camionnette blanche. Là, la panique a commencé à nous envahir. J’ai une fois de plus démarré la voiture, ai traversé une ville entière avant d’atteindre la suivante et de me garer près d’une intersection assez fréquentée, même à cette heure avancée de la nuit. Il était toujours là. Il nous suivait encore. Dans sa camionnette, il est passé devant nous, en nous regardant fixement. Une fois. Deux fois. Cinq fois. Nous avons appelé la police. Mes mains et mes jambes tremblaient, ma voix montait dans les aigus, ma copine était incapable de bouger. Elle ne voulait pas que je la dépose chez elle, elle avait peur que Mr Camionnette nous suive et sache où elle habite, puis me suive directement jusque chez moi où j’aurais été seule. Moi, je me disais que si j’étais seule et qu’il me suivait, il pouvait tout à fait provoquer un accident pour me faire sortir de la voiture. C’est vrai que cette idée semble un peu « tordue »… si seulement elle n’était pas déjà arrivée à quelqu’un de mon entourage.
Voilà toutes les choses qui nous sont passées par la tête. Un homme nous a suivies, et traquées pendant plus de trente minutes. J’ai rappelé la police une demie-heure après notre premier appel, car nous nous inquiétons de ne pas la voir arriver. La dernière fois qu’il nous est passé devant, avec sa camionnette (la dixième fois, au moins…), il m’a vue au téléphone. Et il a sûrement eu peur. Nous ne l’avons pas revu après. Mais nous n’osions pas quitter notre place pour autant : peur qu’il nous attende sur l’axe principal que nous étions obligées d’emprunter pour rebrousser chemin et rentrer chez nous, peur qu’il nous suive encore, peur qu’il découvre où nous habitions, peur qu’il s’en prenne à nous. Finalement, les policiers sont arrivés. Et la première chose qu’ils m’ont dite, ce fut : « Vous êtes deux gonzesses dans une voiture comme ça ? ».

Le dénouement est très bref : la police m’a escortée jusque chez ma copine, puis m’a ramenée en centre ville et m’a conseillé de « tracer jusque chez moi ». Ils ont vraiment été très gentils, et j’avais l’impression de les déranger pour rien. Mise à part cette première pique dérangeante… cette phrase qui signifie « Faut pas t’étonner ma petite, vous cherchez les emmerdes toutes les deux seules dans une voiture à une heure pareille ». Et cela m’indigne. Cette réaction est un comble, vraiment. Monsieur, je n’ai rien fait de mal. J’ai raccompagné ma copine chez elle, et un vieux pervers nous a pourchassées. Est-ce que le fait que nous sommes deux filles seules justifie qu’il s’en soit pris à nous ? Oui, ma copine portait une robe, moi j’étais en jean. Est-ce que ça justifie qu’il s’en soit pris à nous ?

Il n’y a pas de mot dans notre vocabulaire qui décrit ce que nous avons vécu. Ce n’était ni une agression, ni du harcèlement à proprement parler. Et pourtant, ce que nous avons ressenti est proche de ces situations. La peur était la même, l’acte en moins. Et non, ce n’est pas normal. Ce n’est pas normal qu’en rentrant chez moi hier soir, quand je me suis mise à pleurer de soulagement parce que j’étais enfin en sécurité, mes résolutions aient été « ne sors plus de chez toi seule le soir, et achète toi une bombe lacrymogène ».

Je suis fatiguée d’être une fille. Pour plusieurs raisons.
La première, c’est qu’être une fille vous oblige à vous sentir flattée quand un homme, un garçon, n’importe qui vous aborde. Un « t’es belle », c’est censé vous faire plaisir. Si c’est le vingtième dans la journée et qu’il s’accompagne d’un « tu veux boire un verre ? », ça ne doit choquer personne. Il suffit de sourire, de dire non, et l’affaire est réglée. Oui, mais quand c’est tous les jours ? J’aimerais être un mec, pour pouvoir me balader tranquillement dans la rue sans que personne ne me regarde, ne me drague, ne m’aborde, ne me touche.
La deuxième, c’est qu’être une fille vous oblige à avoir peur. De tous les hommes qui vous approchent. Oui, je sais, c’est extrêmement généralisé. Mais le fait est là : lorsqu’un homme vient vous voir, vous ignorez quelles sont ses intentions. Et ce que l’on nous apprend, ce que vous, messieurs, vous nous démontrez, c’est qu’elles sont plus souvent mauvaises que bonnes. J’aimerais être un mec, pour pouvoir me balader tranquillement dans la rue sans avoir peur de rien, pour pouvoir rentrer chez moi à l’heure que je veux sans avoir peur d’être suivie, pour pouvoir prendre le bus à n’importe quelle heure de la nuit sans avoir peur des autres.
La troisième, c’est qu’être une fille vous place dans des situations que les hommes ne comprennent pas. Parce qu’ils ne les vivent pas, et parce qu’ils ne sont pas avec vous quand vous les vivez. Pour être une fille et se balader en toute sécurité, aujourd’hui, il faut être accompagnée d’un garçon. Le mâle dominant, vous savez, cette notion moyenâgeuse qui impose le respect auprès de ses semblables. Comme si être une fille était une raison suffisante pour ne pas mériter le respect. J’aimerais être un mec pour faire évoluer les mentalités des autres.
Mais je ne suis qu’une fille, et la portée de ma voix est bien trop limitée. Pourtant, je ne suis pas la seule. Lisez Maureen. Lisez Jack Parker. Lisez ces filles qui écrivent des histoires dans lesquelles vous vous retrouvez.

Je sais que de très nombreuses personnes se reconnaîtront ici. Viendront me raconter leur propre expérience, leur agression, la façon dont elles se sont fait harceler. Ce que je souhaite avec cet article, c’est qu’il porte ses fruits. Qu’il soit lu. Diffusé. Relayé. Qu’on parle de mon histoire, qui aurait pu être bien pire qu’elle ne l’a été.
Condamnons le harcèlement de rue.

La Parisienne

Edit du 26 juin : Aujourd’hui, je suis allée faire un signalement de l’individu (description physique à l’appui) auprès de la gendarmerie. Mesdames, si une telle chose vous arrive, je vous invite à faire de même. Pensez à relever la plaque d’immatriculation du véhicule. Collectez les détails. Et allez voir la police ou la gendarmerie !

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